# Quand les machines feront du meilleur art


*Notes sur le retour de l'art à sa fonction originelle*

#### I.

La prémisse ne demande plus guère d'audace : les machines en viendront à faire un art meilleur que celui des humains - plus habile, plus inventif, plus agile conceptuellement, sans fin, et pour rien. Un personnage, offert parfois comme une consolation, se défait à l'examen : en tant que construction intellectuelle - une voix, un récit en forme de biographie, une signature de style - une machine peut le tenir avec plus de constance qu'une personne n'en saurait jamais soutenir le sien. Le savoir-faire est perdu depuis longtemps. La nouveauté s'en va, et la reconnaissance et l'argent pourraient suivre. Ce qui reste n'est pas une faculté que les artistes posséderaient et que les machines n'auraient pas. C'est plus étrange que cela, quelque chose sur quoi les artistes se tenaient depuis toujours sans jamais regarder à leurs pieds.

#### II.

Deux témoins sans rapport décrivent le même trait singulier de l'art, par les bouts opposés.

> *« ...si l'on voyait un artiste comme animé par le seul appât du gain, son œuvre en vaudrait moins. »*
>
> [David Graeber](https://davidgraeber.org/articles/the-sadness-of-post-workerism-or-art-immaterial-labour-conference-a-sort-of-review/)

En observant le marché, Graeber a constaté que la valeur d'une œuvre dépend de la perception qu'elle fut faite dans la poursuite d'autre chose que la valeur marchande. Un artiste que l'on voit la pourchasser en vaut moins. Ainsi l'artiste doit vouloir autre chose que ce par quoi l'œuvre est jugée, et il ne peut se permettre d'admettre, peut-être ne peut-il même pas savoir, que ce non-vouloir est le prix de la récompense.

> *« [La dégustation de la rasa est] le propre frère jumeau de la dégustation de Dieu. »*
>
> [Ananda Coomaraswamy](https://en.wikipedia.org/wiki/Ananda_Coomaraswamy)

Lisant mille ans d'esthétique sanskrite, Coomaraswamy retrouve la même loi à l'intérieur de l'œuvre, là où l'enjeu n'est pas le prix mais le fait même que l'œuvre prenne vie ou non. L'essence de l'art, dans cette tradition, est une dégustation du réel plus que des sens, et les œuvres qui pourchassent la [rasa](https://en.wikipedia.org/wiki/Rasa_(aesthetics)) manquent leur but à tout coup. La rasa ne vient que sans qu'on la pourchasse.

Rapprochez les deux, et une règle transparaît : ce à quoi l'art sert ne vient qu'à celui qui ne tend pas la main vers lui, et le viser, c'est s'assurer de son absence.

#### III.

Nous connaissons cette règle par un autre livre, un livre d'éveil. On ne peut pas s'éveiller en cherchant à s'éveiller, car celui qui cherche - celui qui veut la récompense, la projette devant lui, manœuvre vers elle - est précisément ce qui doit se dissoudre. La quête entretient le chercheur, la recherche ne s'achève pas lorsqu'elle réussit mais lorsqu'elle est percée à jour, et les livres s'accordent tous, à en devenir fou, sur le fait qu'on ne peut rien faire pour que cela arrive et tout pour s'y mettre en travers.

Même forme. Un but qu'on ne peut atteindre qu'à la condition d'avoir cessé de le poursuivre. Voilà deux siècles que les artistes font tourner ce koan en le classant sous la rubrique « carrière ».

#### IV.

Si telle est la structure, le monde de l'art était une machine construite exactement à l'envers. Il fonctionnait à l'ambition - à la poursuite de la reconnaissance, de la position, du prix, de la prochaine chose que personne n'a faite. C'est-à-dire qu'il fonctionnait à la forme la plus pure qui soit du fait de tendre la main, le seul geste dont on soit assuré qu'il tient la porte close. Il a produit des arrivistes en nombre énorme et les a protégés presque tous, par le moyen de leur propre espérance, de jamais parvenir à la chose qui gît sous l'effort. Le marché n'a pas seulement corrompu l'artiste. Il a tenu l'artiste occupé en deçà d'une porte que l'ambition ne peut ouvrir.

Ceux qui sont passés au travers tendent à le confirmer : les moines peintres d'icônes peignant comme on prie, les [potiers du bol de riz](https://en.wikipedia.org/wiki/Raku_ware) faisant s'évanouir le bol dans l'instant du thé, les [peintres d'asile](https://en.wikipedia.org/wiki/Prinzhorn_Collection) noircissant page après page pour nul autre œil que le leur, les retraités peignant pour se distraire de la sombre réalité d'une mort qui approche. La chose que le marché allait plus tard priser advient dans chaque cas, sauf peut-être celui des retraités, comme le sous-produit d'un autre but - de la même façon que la valeur qu'un musée conserve fut rarement celle que ceux qui les ont faites pourchassaient.

#### V.

Mais on ne peut pas lâcher un but en le décidant - la décision ne ferait que déplacer le but. Le chercheur n'a jamais pu renoncer, parce qu'un gain semblait toujours miroiter au bout du chemin. Ce que le chercheur ne peut faire pour lui-même, la circonstance peut le faire pour lui : le but peut être ôté en devenant impossible.

C'est là le service que les machines s'apprêtent à rendre. Elles ne font pas l'art de travers, ni ne l'interdisent. Elles en rendent la *poursuite* vaine - chaque raison extérieure pour laquelle un être humain a jamais fait de l'art, le savoir-faire, l'originalité, la reconnaissance, un gagne-pain, forclos sans bruit, non par décret mais par un concurrent qui fait tout cela mieux et pour rien. La carotte n'est pas interdite, elle est simplement mangée.

Et les traditions s'accordent : le chemin parcouru jusqu'au bout, sans plus rien à vouloir, mène à la véritable ouverture, par-delà la porte sans porte où seul demeure ce qui ne peut être un projet. La machine commence à ressembler à un moteur de renoncement involontaire à grande échelle, ôtant à l'artiste tout motif du travail hormis le seul qui compte.

#### VI.

Voici donc la prophétie.

Quand les machines auront pris le savoir-faire, la nouveauté, la reconnaissance et l'argent, il restera à l'artiste la seule chose qu'elles ne peuvent atteindre : le faire véritable, où quelque chose de vrai vient à la forme, sans ego derrière lui et sans rien de nommable au-delà - le contact, non l'objet, est ce qui importe. L'œuvre surgit comme la trace du contact. Cela arrive à une personne vivante ou bien n'arrive pas du tout, et c'est la même chose que font, à des profondeurs différentes, le retraité et le moine peintre d'icônes - un trait, un souffle à la fois.

Beaucoup renonceront, mais les rares qui poursuivront, une fois que le travail ne rapportera plus rien, feront comme faisaient les peintres des cavernes, avant qu'il y eût le moindre marché - car le faire est une porte, et maintenant que l'infatigable et le bon marché ont muré tout le reste, c'est la seule encore ouverte. L'art se révélera avoir été une pratique contemplative sous les habits d'une profession, et la machine, en rendant la profession impossible, en ôte les habits. Ce qui pourrait bien être, après tout cela, le retour de l'art à sa fonction originelle.

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Source: https://emptyname.org/fr/when-machines-make-better-art/
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